Marcu Biancarelli

Cusmugrafia
Edition bilingue  - traduction française : Olivier Jehasse - Colonna édition, 275 p, 2011 - Acheter le livre


Est-il nécessaire d’être un écrivain reconnu pour pouvoir porter sur la littérature un regard pertinent ? Non !  En ce domaine, comme dans bien d’autres, la liberté doit être totale puisque personne n’a jamais pu démontrer qu’il fallait être capable de tenir un pinceau pour savoir parler d’une œuvre picturale …
Il n’empêche que, lorsque ceux qui ont la passion de créer chevillée au corps décident de nous livrer leurs analyses, c’est toujours avec un grand plaisir que nous les accueillons puisqu’en nous parlant des autres, ils nous parlent aussi d’eux-mêmes et nous aident à mieux saisir leur démarche.

Ce qu’il y a de réconfortant dans ces chroniques publiées en langue corse dans la presse écrite ou sur le web et élégamment traduites par Olivier Jehasse, c’est que jamais l’auteur n’assène de vérités révélées ou de jugements péremptoires. Ses propos sont bien ceux d’un homme qui s’interroge, qui doute, qui cherche à faire partager sans jamais vouloir imposer un point de vue.
Cette démarche, toute entière empreinte de prudence et de respect nous a séduit  comme nous a séduit cette manière de jeter des ponts vers d’autres aires culturelles afin de pondérer certaines croyances intransigeantes qui nous condamnent à la solitude et à la mort.

L'auteur et le traducteur ont bien voulu répondre à nos questions...

Ces chroniques, publiées dans la presse insulaire et sur le web en langue corse, sont dans cet ouvrage, traduites en langue française… Faut-il y voir un désir de toucher un public plus large et, corrélativement, un constat d’échec pour la littérature en langue corse ?

Marc Biancarelli : C’est bien sûr le désir de toucher un large public qui a motivé cette édition bilingue. Mais franchement je ne vois pas en quoi le fait de publier des livres en corse et en français induirait un échec pour la littérature en langue corse. Chacun doit faire avec sa réalité, et la nôtre est que nous avons une langue au rayonnement limité, qui peut – sans que ce soit une obligation – se cheviller à une autre de plus vaste diffusion, de plus large audience, pour mieux se faire connaître. Ne pourrait-on pas considérer une fois, en se plaçant du point de vue des auteurs, que l’échec est plutôt lorsque un bon livre en langue corse est passé totalement sous silence et ne rencontre ni critique ni lectorat du fait qu’il n’est pas traduit ? Un jour, il faudra qu’on arrête d’opposer les langues et les cultures qui sont à notre disposition, et que nous nous servions sereinement de tous ces outils afin de mieux faire connaître nos textes. En sachant qu’il n’y a pas une seule et unique manière de faire et de présenter un ouvrage, mais en acceptant avec lucidité que les traductions, quelle que soit la langue d’un auteur – mais à fortiori lorsqu’il s’agit d’une langue minorée – sont une chance et non un handicap. Je vais prêcher pour ma chapelle, je n’aime pas faire ça mais on me comprendra peut-être : la petite notoriété qui est la mienne, et au-delà du fait qu’on apprécie ou non mes livres, n’est due qu’au simple fait que j’aie été traduit. Et cela n’empêchera jamais, malgré toutes les spéculations ou contorsions qu’on pourra faire autour de mon travail, que pour l’essentiel ce que j’ai écrit je l’ai écrit en corse. Pour moi, les traducteurs ont juste permis que mon œuvre existe, qu’elle ne soit pas fourguée aux oubliettes ou certains – y compris corsophones – auraient bien voulu qu’on l’y laisse végéter. 

Olivier Jehasse: Le désir de traduire une œuvre est un acte littéraire, et ici, il répondait à l’attente d’un auteur, qui le souhaitait et qui le voulait.  Traduire en français une œuvre écrite en langue corse est tout à fait naturel pour un Corse du XXIe siècle, puisque un certain nombre d’entre nous possède les deux langues, les aime  et les respecte, et qu’une grande partie de nos contemporains ont perdu l’accès au texte en langue corse. Je ne crois pas à un affrontement entre les deux langues, tout simplement parce que la langue corse est aujourd’hui dans un triste état, socialement parlant, mais à mes yeux ce n’est pas la question.
Traduire Marco c’est révéler une lecture et inscrire sa voix dans un autre registre, dans un monde autrement perceptible, puisque le rythme, le code et l’articulation du texte, même s’ils appartiennent à la grande famille des langues romanes, sont profondément différents. Mais surtout ce qui m’a importé le plus c’est de voir comment la voix de Marco, le style de Marco en langue corse, était transposable en français. J’aurais aimé le faire en latin, mais cela aurait été plus long ! Et cela aurait été aller à l’encontre du désir de Marco d’être lu par des publics différents.
   

Les chroniques publiées dans ce recueil portent sur des œuvres écrites en langue corse, sur des œuvres écrites par des Corses en langue française mais aussi sur des écrivains qui n’ont rien à voir avec la Corse ( Howard Zinn, John Fante, George Catlin)…Est-ce une manière de dire que l’écrivain n’est enfermé dans aucune frontière matérielle ou symbolique et qu’il tient un discours qui semble s’affranchir de l’espace et du temps ?

MB : C’est en tout cas les auteurs qui ont su s’affranchir des frontières que vous évoquez qui m’ont inspiré nombre de chroniques. Peut-être aussi parce que je m’identifiais à eux. Je pense notamment à Sherman Alexie, un indien Spokane de l’Etat du Washington. L’ensemble de son œuvre se situe dans la réserve de son peuple et les zones qui l’entourent, pour autant, c’est bien notre propre humanité qui nous est révélée dans les livres d’Alexie. De plus, cet auteur, qui n’est pas tendre avec sa communauté, qui est sans complaisance avec les dérives – sociales ou intellectuelles – de son peuple, reste en même temps un défenseur de la cause indienne. Voilà une démarche que je peux comprendre. Lorsque l’on a envie de dire certaines vérités, il faut commencer par révéler celles qui sont en nous. Les masques que l’on porte, et les mythes sur soi, c’est très bien si l’on veut faire de l’idolâtrie. Mais porter une parole crédible, ça demande mieux que ça. Aspirer à la liberté, aussi, ça veut dire, sans victimisme, sans outrance, être capable de s’affranchir soi-même des lourdeurs internes qui stérilisent la pensée.

OJ : L’écriture est une prise de parole. C’est un individu qui parle, porteur de tout ce qui l’a rendu lui-même et qui sent, à un moment donné, que seule l’écriture permettra de saisir la complexité de ce qu’il veut dire. L’écrivain est dans le temps, le temps d’écrire et le temps de sa société. Il est dans un espace, sa langue, sa société, son monde, sa vie. Mais l’espace de l’écriture ne se résume pas à un espace essentiellement géographique ou culturel ou étatique. L’espace de l’écriture c’est la langue  choisie. MB a d’abord choisi la langue corse, puis, il a voulu voir ce que ses textes deviendraient dans un autre code. Son traducteur s’est saisi de sa langue et l’a porté dans un autre univers linguistique (je dois dire que même si ce fut joyeux, ce ne fut pas simple, vu la richesse sémantique du texte de Marco !). Ce glissement linguistique induit une transformation de l’espace concerné : le français, ce n’est pas que la France, et la littérature, quand elle est authentique, est, je le dirais en corse « for di mondu », dans un lieu extrêmement difficile à définir, mais dans lequel tous les aimants des textes se reconnaissent et se croisent. L’écrivain qui s’enferme le fait volontairement et à ce moment-là son choix est toujours littérature. Nous concernant j’ajouterai que j’en ai marre d’entendre dire que la langue corse est un lieu d’enfermement, alors qu’elle est une porte magnifique pour explorer la réalité du monde. Cette condamnation me fatigue, car elle est mensonge, elle n’est pas réalité, ni humaine, ni historique.

En somme, l’écrivain a pour tâche première de rechercher la vérité et d’avoir le courage de la formuler…A ce compte il risque fort de déplaire aux discours officiels ainsi qu’à ceux qui aspirent à le devenir ! Pourtant, de grands noms de la littérature n’ont pas obligatoirement choisi ce positionnement, je pense par exemple à Pagnol ou à Giono….

MB : L’écrivain a pour tâche première… d’être lui-même avant tout ! Ce serait tragique – et ce le fut dans nombre de dictatures – si l’on pouvait tracer sciemment le sillon où l’auteur trempera sa plume. Je ne suis donc en rien opposé à l’idée des contradictions que vous formulez dans votre question. Libre à chaque auteur de trouver les chemins de sa liberté, et à mon sens là est le vrai acte d’émancipation de l’écriture : envers et contre tout, y compris en dépit de ses propres lecteurs, de son environnement le plus cher, un écrivain exerce – quels que soient ses choix – un acte d’insoumission absolue. De celui qui s’enferme dans une parole intimiste et personnelle à celui qui parle haut et fort en défendant une cause, tous les écrivains procèdent du même souffle irréductible qui fait de la littérature, tout au long de l’histoire, un objet de défiance pour les candidats à la tyrannie. Et les écrivains que vous citez – même si ma préférence va largement à Giono – ne participent pas moins de ce grand acte libertaire qu’est l’acte d’écrire. Je viens de lire un poème d’Anna Akhmatova, où elle évoque un passage en prison à Leningrad en 1957 : une détenue, dans une queue, lui demande si elle pourrait décrire ce que vivent les prisonnières, et la poétesse répond « je peux ». Cette simple réponse fait naître un sourire sur le visage de la femme. Et c’est cela qui importe pour moi : écrire, c’est résister. Contre quoi ? Chacun le détermine et le façonne comme il l’entend, mais écrire, c’est graver dans l’éternité une profession de foi contre le néant.

OJ : L’écrivain écrit et le simple fait d’écrire est la présentation d’un résultat (un roman de base, une poésie) ou la présentation d’un chemin (l’œuvre parfaite en ce genre est La Recherche du temps perdu de Proust). Quand on écrit on est pas seulement un héraut de quelque chose, mais on manifeste un besoin, une quête. Plutôt que la recherche de « LA VERITE », je crois que l’écrivain est en attente de sa vérité, le plus souvent une vérité qui relève de l’intime, du personnel. La magie de l’écriture c’est qu’elle permet au lecteur de s’approprier cette quête, de la jauger, de l’aimer ou de la récuser. Les pouvoirs n’y peuvent rien, j’ai envie d’être grossier  mais je ne le serai pas, je resterai décent : écrire est un acte libertaire, un acte où s’exprime la profonde liberté de l’individu par rapport au monde, au réel. Les pouvoirs peuvent braire, l’écrivain lui il chante. Je vous trouve sévère avec Pagnol et Giono, car ce sont des créateurs qui racontent un monde qui leur est cher et qui compte pour eux. Si on les déprécie, c’est un effet du jacobinisme parisien qui se moque et méprise tout ce qui se trouve au-delà de la Porte d’Orléans… La littérature doit-elle servir uniquement la révolution ? Quelques auteurs russes du XXe siècle ont bien abordé cette question, et aussi l’auteur albanais Ismaïl Kadaré dans Le Grand Hiver. Personnellement je pense que c’est en elle-même que l’écriture fait révolution, parce qu’elle surgit d’un individu, et se répand auprès de tous ses lecteurs.

On ne trouve pas non plus trace de ce positionnement critique dans les écrits d’un poète cité dans cet ouvrage et qui a retenu toute l’attention de Marc : Jean François Agostini, sauf à considérer que le regard particulier qu’il porte sur le monde qui l’entoure et qui se traduit par une écriture souvent syncopée, est une invitation à s’affranchir des canons esthétiques dominants…

MB : « Cusmugrafia » a été  pensé, dès le départ, c'est-à-dire dès l’instant où j’ai commencé à écrire des chroniques littéraires, comme un voyage en direction des écrivains du rêve et de la liberté. J’ai effectivement du mal à dissocier les deux thématiques. Et celui qui fait le mieux la synthèse entre ces deux idées, pour moi, c’est London. Il est d’abord un écrivain du rêve, mettons avec « Martin Eden », un de ces écrivains qui provoqueront l’éveil chez un jeune lecteur, le pousseront vers l’amour de la littérature. Il est aussi un écrivain du combat social, notamment avec « La Route », où il parle comme personne ne pouvait le faire de la misère des trimardeurs. Mais London me plait également parce qu’il est un écrivain et un homme total, et qu’il illustre une idée qui me semble importante : celle que l’écrivain, et même l’écrivain le plus libre, le plus noble, est en fin de compte corruptible. Et London le démontra pleinement, tristement, avec un texte des plus exécrables au point de vue moral, « Le Mexique Puni ». Ce que je veux dire c’est que les thématiques du rêve et de la liberté, cela ne m’intéresse pas de les aborder de manière monolithique, ou manichéenne. J’aime réfléchir à une chose, d’abord, par son antithèse, voir le meilleur dans le pire, et le pire dans le meilleur. Cette manière de réfléchir, c’est quelque chose qui me semble présent dans ce livre.
J’en viens maintenant à Agostini. Il se pourrait que l’on pense qu’Agostini n’est qu’un contemplatif ou qu’un styliste, et tout cela n’aurait rien de déshonorant. Comme nous l’avons dit plus haut les auteurs sont libres de leurs choix. Et même on pourrait se contenter alors de dire qu’il intègrerait parfaitement, de toute façon, la classe des écrivains du rêve. Pourtant lorsqu’Agostini écrit « Era Ora » (avec, notons-le, un titre en langue corse), ou « Tyrrhéniennes », qui sont les recueils que j’ai chroniqués, il ancre sa poésie dans un « territoire ». Ma lecture est que derrière tout ça, il y a un discours. Je ne dis pas un engagement, mais au moins un discours. Voir une lassitude, une forme de mélancolie désabusée qui pourrait être un ancrage. Une manière de dire ce territoire que l’on retrouve chez nombre d’auteurs corses de ce début de siècle. Il faut donc aborder nos écrivains, et nos poètes, aussi au travers de ces aspects. Peut-être nous révèlent-ils ce monde qui est le nôtre de manière moins singulière que ce que l’on pourrait croire.

OJ : D’Agostini je ne connais que ce qu’en a dit Marco et je comprends d’après votre question que ce poète vous interpelle dans votre propre réflexion. Je comprends votre question comme si ce poète était à l’antithèse de MB. Je ne puis être très bavard, mais je souscris pleinement (et ce n’est pas paresse) à ce que dit Marco à son propos. J’ajouterai que la forme poétique a une histoire très forte qui diffère d’une chronique en prose. L’enjeu poétique est total, et les choix du poète sont tous de même qualité et de même valeur. La poésie se construit comme un jeu sur les mots, sur leurs sens, sur leur musique intérieure. Les poètes qui choisissent la syncope ou l’abstraction, ma foi, ils montrent qu’ils sont du siècle, de notre temps, je les rangerai dans la catégorie (positive) des poètes jazzys. Mais d’autres routes sont offertes.  Après tout la plus aboutie des œuvres d’Apollinaire ce sont ses « Calligrammes ».

Vos propos me font penser à ce qu’écrivait Rainer Maria Rilke dans Lettres à un jeune poète , qu’il fallait avant tout descendre au plus profond de soi-même, gratter, déterrer ce qui y était enfoui afin de faire véritablement œuvre poétique , nous dirons que cela peut s’appliquer à toute la littérature… Mais alors, comment expliquer qu’en descendant au fond de soi-même on ne s’isole pas en devenant incompréhensible pour les autres ? Y aurait-il tout près du magma quelque chose qui parle à tous les hommes ?

O.J. : Je pense que oui ! Et je pense même que c’est parce que ce voyage intérieur part vers l’extérieur à destination du lecteur que cette dialectique entre l’intime et l’universel se réalise. C’est la clé de la beauté d’une œuvre littéraire, qui est une construction partagée entre un écrivain et son lecteur. C’est pourquoi quand un auteur aborde au plus loin de lui des questions fortes que se posent tous les hommes (un jour ou l’autre ou jamais peu importe !) le lecteur se rapproche de ce lieu grâce à lui. Et quand il parle de lui il parle aussi de tous ceux qui se reconnaissent dans l’écoute de ce qu’il dit.

MB : J’ai même presque l’impression que là est un passage obligé de la littérature. Si on refuse de laisser s’exprimer sa singularité, son style propre, son originalité, son âme, je me demande bien ce qui peut rester de la chose écrite… Après, que chaque auteur possède des arguments propres pour masquer ce qu’il a extirpé du plus profond de son être – et c’est nécessaire, de masquer – n’empêchera jamais que l’écriture est, et restera, un acte d’abord individuel. Mais il faut à mon avis distinguer cette forme d’individualisme, nécessaire à la création, du nombrilisme, qui rend justement une œuvre hermétique et parfois même assez nauséabonde. Je voudrais aussi réinterpréter votre question, et du « magma » de l’être intime, passer à l’environnement, au lieu intimiste. A mon sens tout écrivain écrit à partir d’un modèle réduit du monde. Et l’alchimie, c’est que le monde entier, le plus souvent, se trouve dans ce réduit.

On m’a, un jour, fait remarquer que la littérature corse d’aujourd’hui avait une certaine prédilection pour le glauque, le noir, le scabreux…En revisitant les chroniques du présent ouvrage, je m’aperçois que c’est très souvent cette réalité qui est mise en avant dans le choix des auteurs étrangers...

Est-ce un signe des temps ?

OJ : Les écrivains corses d’aujourd’hui ont pris la parole dans un univers où les thématiques du soleil, des vacances, de la nostalgie du village rêvé étaient permanentes et cela donnait naissance à une littérature de l’ennui.  Ils ont donc voulu casser cette image de club méditerranée. Mais  cela est dû aussi au fait que depuis une grande trentaine d’années, leur monde a changé, la Corse s’est modernisée, (elle s’est enlaidie aussi de façon étonnante et très vite) et ses habitants ont plongé dans la modernité la plus contemporaine. Les histoires ne sont plus des récits de village, mais des œuvres qui naissent dans un univers pas tout à fait urbain (ce n’est pas un hasard si les grandes plumes (et il n’y a pas d’ironie dans mon propos) sont des Ajacciens, des Purtivicchjacci, des Murianinchi-Cerviuninchi ou des gens du Valincu. Il est clair que ces zones (ce ne sont même plus des régions) sont, au quotidien, marquées par la modernité la plus brutale et sont traversées par des événements souvent glauques, noirs ou scabreux (j’aime beaucoup vos trois mots). Donc ils écrivent de leur monde et ils se le renvoient à eux-mêmes et à tous leurs lecteurs. Les choix des auteurs de MB appartiennent à son plaisir de lecteur, mais il est sûr qu’il aurait été un lecteur de romans à l’eau de rose, ou d’œuvres ultra contemporaines, ses chroniques auraient parlé d’un autre monde… Permettez-moi de sourire en pensant à une chronique de MB sur Delly…. Il ne l’a pas fait, pour moi c’est logique, il est d’ici et de maintenant, et il exprime une réalité vivante sous la forme qui lui paraît la plus juste. Mais ces chroniques sont aussi remplies de joie et de rires, ce qui est la marque d’une belle littérature, car même le sombre sait donner  de la lumière.

MB : Voilà, je ne rajouterai rien de particulier à ce que dit justement Olivier par rapport à la trinité de l’obscur que vous proposez. Je pense aussi que les auteurs corses – ceux de ma génération – ont écrit également en prise, ou en réaction, par rapport à un contexte sociétal bien particulier qui ne préfigurait rien de très optimiste. Mais je voudrais insister sur la dernière partie du propos d’Olivier. Trop souvent on réduit la prise de parole des auteurs insulaires à une forme d’exaltation du noir. Et je pense que l’on oublie aussi que jamais notre littérature n’a été à ce point chargée d’humour, transgressive d’une manière qui laisse supposer un désir jouissif de se montrer iconoclaste. Oui la littérature corse parle souvent d’une réalité sombre, inquiétante, et même parfois assez triste, mais remarquez à quel point cela se fait en utilisant l’absurde, le comique, et voir même un burlesque déjanté qui respire une liberté créatrice absolue. Prenez Desanti, ou Ferrari, visitez les blogs littéraires corses, et vous verrez qu’une chose est évidente : cette littérature, contrairement à une idée reçue, rit énormément. Je termine sur les chroniques : là aussi les recherches de similitudes, dans la noirceur peut-être, m’ont fait explorer en direction d’auteurs tels que Trakl, ou Miniussi, ou Bowles, ou évoquer des thématiques telles que le cannibalisme, ou même la torture (par exemple les chroniques sur le goudron et les plumes), mais je pense malgré tout, et j’espère, que le traitement que j’ai fait de tout ça prête plus à sourire qu’à pleurer. Parfois, c’est vrai, on frémit à côté du rire, mais c’est la vie qui est comme ça, et j’ai écrit tous mes livres avec cette idée, ce besoin de passer en permanence de l’un à l’autre. D’ailleurs, penchez-vous plus profondément sur les traductions qu’Olivier a fait de ces chroniques, et cherchez les fois où le sordide a pris le pas sur l’humour. Vous verrez que la causticité, l’ironie, l’amusement prennent presque toujours le dessus. Et ça, Olivier l’avait bien compris en lisant les textes originaux, et il l’a rendu avec talent à mon sens, en donnant toute sa dimension à cet aspect jubilatoire.

Je souhaiterais que nous abordions maintenant, pour terminer, la dimension « critique littéraire » de vos chroniques. Quelques voix se sont élevées pour dénoncer, au sein du microcosme littéraire insulaire, une absence de véritable critique en raison d’une proximité trop forte. De fait, vos billets sur les ouvrages insulaires comportent assez peu d’aspects négatifs sur les œuvres …Doit-on considérer que cela est impossible dans notre contexte ou s’agit-il, tout simplement, d’un choix personnel ?

MB : C’est vrai que ces chroniques, qui paraissaient dans l’Hebdo du Corse-Matin jusqu’à l’été dernier, avaient aussi pour objectif de traiter la production corse avec le même filtre que j’aurais appliqué à d’autres œuvres. Il s’agissait bien pour moi, donc, de mettre tout le monde sur un même pied d’égalité. Mais pour autant je ne me prends pas réellement pour un « critique » littéraire. Même si j’avais plus ou moins carte blanche, personne ne m’a chargé d’encenser ni d’éreinter qui que ce soit. Et à vrai dire, proximité ou pas, je me demande bien quel est l’intérêt de flinguer un livre pour le flinguer. Même si on est humain et si quelques coups de griffes nous échappent parfois. D’ailleurs certaines de mes chroniques, présentes ou pas dans le recueil, m’ont tout de même valu des passes d’armes plus ou moins sévères. Elles restent de l’ordre du privé, mais ont bien existé, et infirment le fait que les « critiques » insulaires soient d’une absolue complaisance. Par contre je reconnais qu’en règle générale, en tant qu’auteur moi-même, et que chroniqueur libre de mes choix, je préfère parler de ce qui me plait. Et le reste je le passe d’autant plus volontiers sous silence que je ne m’impose pas de le lire. Pour les auteurs corses, j’ai donc effectivement parlé, d’abord, de ce que je voulais mettre en valeur, mais j’ai aussi formulé, le plus honnêtement possible, les réserves qui s’imposaient à moi. Me viennent en mémoire des avis contrastés concernant Viangalli, Cesari, De Zerbi, ou vous-même me semble-t-il. Je pensais tout à fait normal de signifier, à côté de ce que je jugeais bon,  ce qui me plaisait moins dans ces textes. Mais il y a juste une manière de le faire, qui permet de rester honnête sans pour autant nuire gratuitement à l’auteur.  Parce qu’on sait très bien, malgré toute l’honnêteté de la Terre, qu’une lecture reste malgré tout subjective.

OJ : A priori, et à posteriori aussi, je ne suis pas concerné par cette question. Mon travail a été effectué en tant que traducteur, donc en suivant les choix et les affirmations de MB. Mais je vais quand même donner mon point de vue… Qu’est-ce qu’un critique littéraire ? C’est un métier, un des nombreux métiers du texte et du livre. Qu’est-ce que la critique littéraire ?
C’est un travail de lecture attentive, créé par les humanistes du XVIe siècle en Europe, afin de faire progresser la qualité des connaissances des savants et lettrés de ce temps. C’est d’ailleurs grâce à eux qu’un philosophe allemand du XIXe siècle, Emmanuel Kant, a donné une très belle valeur à ce mot  en le plaçant au cœur de sa réflexion, comme l’indique le titre de son œuvre majeure : Critique de la raison pure. Pourquoi parler de Kant ? Parce que la critique suppose et oblige à la raison, pas au sentiment, pas au compliment, pas au lynchage ! Lire un texte et le commenter c’est montrer qu’il existe, qu’il a réveillé le besoin d’écrire, et qu’il a poussé un lecteur à devenir auteur, mais aussi à exprimer son analyse de sa lecture.  Enfin qu’est-ce qu’une « véritable critique » ? Un assassinat ? Un démontage des outils de l’écrivain ? Une campagne de com ? Sûrement pas, même si les médias raffolent de ce genre de choses, cela n’est pas suffisant pour être appelé une critique.  Un ouvrage universitaire ? Une mise en perspective des objets rencontrés dans le texte  ou des techniques narratives ou créatrices de l’auteur ? Cela s’en approche, mais ce n’est pas encore ça. Je crois, et c’est bien évidemment valable pour « le microcosme » qu’il est nécessaire de ne pas trop attendre d’un auteur, sinon de la qualité. D’ailleurs il est utile d’oublier le microcosme et  Marco et moi avons d’ailleurs choisi de vivre en cosmographes ! Ce sera là ma conclusion.