Cent'anni, centu mesi...

cette courte fiction écrite en langue corse par Jean-Yves Acquaviva (dont la traduction française est en cours) s'annonce comme un roman, et s'il fallait la rattacher à un genre plus précis, on pourrait y voir un roman d'apprentissage atypique, ou plutôt un conte philosophique. Un conte rendant poreuses les frontières du rêve et de la réalité, plus philosophique qu'initiatique et plus poétique que satirique.

Sa mère étant morte en lui donnant naissance, le héros a été élevé dans une campagne montagneuse par un berger muet et solitaire, comme un chien par son maître. A la mort de ce premier père, cet enfant privé de parole - et même de nom - part à la découverte du monde et de son humanité.

Le livre s'ouvre quand, devenu Lisandru, il arrive à son tour au terme de sa vie et s'apprête à en faire le bilan, à s'affranchir justement de cette humanité pour échapper à sa prison terrestre et regagner enfin la sérénité du néant. Et l'on est très vite saisi par la très belle image d'un homme se frayant à grand peine un chemin dans le maquis dense de ses souvenirs. Pour retourner à la source, comme l'indique d'emblée le titre faisant référence à un proverbe corse : "Cent' anni centu mesi, l'acqua volta a so paesi". Un homme traçant une route vers les abimes de l'âme humaine ...

Entre ce premier chapitre se poursuivant dans le dernier intitulé "A l'aringuarsciu", ce qui souligne encore ce renversement du temps, s'installe un long retour en arrière de quatorze stations dans lequel l'auteur retrace par la voix de son héros narrateur cette vie un peu folle. Un parcours incomplet fait de rencontres et d'expériences marquantes, enchaînant des moments forts plus que des  étapes progressives : des moments de plaisir et de souffrance, de paix ou d'espérance, d'ennui, et surtout de désillusion et de désespoir qui semblent le lot de la condition humaine. Un parcours tout en alternances et en contrastes, émaillé de rêveries et de réflexions, et s'inscrivant dans une temporalité cyclique où les événements se répètent sous d'autres formes. Et ce récit n'apporte pas vraiment de réponses pour affronter la vie, pour trouver sa place dans le monde car le héros y est surtout confronté aux contradictions et aux paradoxes, à la vanité des certitudes, au doute...

Cet enfant, proche au départ d'un état animal où priment l'instinct et le besoin de l'instant, comme de l'"état de nature" antérieur à la société des hommes, va peu à peu découvrir l'autre et l'ailleurs, se confronter à d'autres mondes, être initié au langage et développer une pensée, accéder au désir et à l'imagination, au choix, mais aussi à toute la face sombre de l'humain. Et nous le suivons au plus près de ses sensations, de ses sentiments et de ses idées avec une empathie facilitée par la narration à la première personne. Nous suivons l'évolution de sa représentation et de sa compréhension du monde comme son accès à la conscience et à la connaissance de soi. Mais qu'est-ce qu'exister, et qu'est-ce qu'un homme ? Qu'est-ce que la réalité de ce monde ?

Le choix judicieux d'une sorte d'enfant sauvage pour héros permet à l'auteur d'aborder les questions philosophiques essentielles sous un angle original, mais aussi d'appréhender son parcours à la fois comme celui de l'humanité entière et comme un voyage intérieur à la recherche de soi, tout en faisant de cet enfant enfermé dans son monde une métaphore de l'insularité renvoyant certes à la Corse, mais surtout à la solitude foncière de l'homme. Un héros dont le regard vierge justifie par ailleurs le recours à une langue simple et imagée. Quant aux différents personnages secondaires, bien que souvent des archétypes, ou brossés en peu de traits, ils prennent tous chair.
La violence et la cruauté, l'horreur de la prison, et tous ces durs rapports de domination et de soumission qui semblent la loi des hommes sont compensés par de beaux instants d'amour et surtout d'amitié, d'intense communion avec la nature, de rêveries et de contemplation. Et l'aspiration du héros à la liberté, à la beauté et la pureté, «l'attesa di qualcosa ch'ùn sapemu difinisce» soulève ce récit dans ses moments les plus noirs, le rendant paradoxalement lumineux.
L'auteur peint les états d'âmes comme des paysages, superpose les strates de sens, et son texte tisse de multiples résonances (on ne manquera pas notamment de voir dans l'attachant personnage de Petru et dans ce passage sur la pêche une clin d'oeil à Murtoriu...). Son écriture sobre, fine et sensible, sonne juste et se montre d'une grande puissance évocatrice, sa langue poétique, très ancrée dans la nature, laissant parler les images. Des images récurrentes comme cette «petra acellu» limitant le premier monde du héros et ce «pozzu turchinu» figurant l'au-delà, et qui parfois, particulièrement dans ce magnifique chapitre autour de la neige intitulé "Biancu", revêtent une grâce tarkovskienne.

Cent'annu, centu mesi... est un très beau livre d'une apparente simplicité. Un livre qui s'impose non en force mais par un équilibre complexe et subtil entre tous les éléments disparates et souvent contrastés qui s'y mêlent. Un livre qui nous fait dériver avec l'auteur dans le maquis de la mémoire et de l'imaginaire, dans une «Babbilonia» ouvrant des horizons infinis.

 (Article publié le 06/03/14 sur le forum  Praxis Negra  dans la rubrique "Critiques et chroniques littéraires ")
Cent'anni, centu mesi..., Jean-Yves Acquaviva, Colonna edizioni, janvier 2014, 86 p., 14 €

A propos de l'auteur

Jean-Yves Acquaviva,né en 1969 dans le Morbihan, est rentré en Corse au début des années 1980. Après une licence de corse à l'université de Corte, il se lance dans l'agriculture. Il est producteur de farine de châtaigne et éleveur ovin sur la commune de Lozzi dans le Niolu depuis 25 ans.

Il a déjà publié un recueil de poèmes, Tandu scrivu, et un premier roman, Ombre di guerra aux éditions Albiana en 2011.

EXTRAITS :

I
(p. 9)
Nanzu di parte

L'alba hè calma, chieta cum'elle sò sempre à l'orlu d'un gran ghjornu. Ci hè u sole di dicembre chì spunta. Mi si pare chì u mondu hè viotu, ch'ùn simu cà tramindui à sparte stu mumentu di serenità. U mio spiritu corre, passa è vene senza direzzione pricisa in e machje sarrate di i mio ricordi esciuti cum'è mughji da a Babbilonia ch'hè a mio mimoria. Certi sò cumuni è d'altri scemi in veru è sta mane mi voltanu tutti à tempu. Sò natu à tempu cù l’inguernu è oghje attaccu un'antra stagione freta cù pocu spiranza di vedene a fine. Facciu u bilanciu nanzu d'andà à basgià à Falcina. Zitellu, pastore, militare, fughjiticciu, assassinu, prigiuneru, rimitu, eccu una lista disurdunata è incumpletta di ciò ch'e sò statu longu a vita pazza ch'aghju campatu.

L'alba hè calma è un omu hà da more. Un ci sarà nè lagni nè mughji di dulore. Forse u sangue di i mio dinochjii, sbuchjati da i strascinoni. Forse quellu di e mio mani à scartà i lamaghjoni da apremi una strada. Ci vularà ch'e viaghji à pasponi, ch'e pigli à l'insu è falghi à borghe nere è prufonde. Ci vularà ch'e franchi i diserti di rena cù i so ghjorni di piombu è e so notte di cotru. E fureste d'ombra pagna, i chjassi petricosi da compie u mio viaghju. Tuttu què, da sbucina ogni filu di a mio vita, da strughje ogni pizzatellu di a mio anima, ch'ellu ùn ne fermi nulla. Ch'ellu ùn stessi cà u mio sguardu. Senza nisun ricordu di ciò ch'e vidii eri, senza nisun speranza di e fiure di dumane. Una cuscenza calpighjata, mandata in pisticciuli, lampata da pasce i lioni d'un'eternità nuvella. Ecculu u viaghju, ecculi i passi da fà à l'aringuarsciu. Da scurdassi, da lavassi d'ogni umanità. (...) 

XI
(p. 55)
Biancu

Sta notte hà nivatu. Un socu dì perchè ma a sapia. A sapia senza avella vista, l'aghju intesa, aghju intesu u piombu di u silenziu ch'ella adopra a neve da ingutuppà u mondu è lasciallu appaciatu, francu d'ogni buffezza, biancu. Vede, ùn a pudia vede chi a mio cellula – cum'è tutte l'altre – ùn hà purtelli, solu quatru badretti di vetru chì, qualchì volta, lascianu entre una luce debule fendumi credere chì fora ci brusgia un bellu sole. D'abbitudine, mi ci vole à fà un sforzu d'imaginazione per truvacci una sumiglia cù sti ragi chì m'anu datu tante carezze, ma oghje a luce fraia i muri grisgi denduli un culore novu. Un sole chì vene à alliscia a neve, hà di più forza, di più oru in i so ragi, si spechja, ghjoca cun ella, scimisce ombra è lume. U sole nant'à a neve inventa tante cose, cambia tuttu, migliura tuttu, ancu u paisaghju cusì tristu, a stesa lunaria chì ci hè cuncessa qualchì volta da vardà più luntanu cà e muraglie grisge, ne deve esse addulcitu. Stracquatu nant'à a pagliaccia, sunnieghju, godu di a sfrisgiata mansa è muta di i ricordu di e nivate di a mio zitellina. Rivecu a mio prima neve, i primi fiocculi eppo' i primi stracci vinuti à fascia u mio mondu di tandu. A l'epica, quand'ellu s'ammantava di grisgiu u mio mondu, ùn mi dava affanu. Mi piacia à vede u celu avvicinassi, u pudia guasi tuccà, pudià guasi  ciuttammi nentru, u so culore m'imprimurava pocu. M'imprumuravanu dinù pocu e so ire, ùn mi davanu fastidiu nè i toni nè e saette. Quandu sintia u trattulellu, quellu chì avisa omu  chì qualcosa s'hè mossu altrò, quellu chì cresce à sin'à truvà a forza d'arricacci l'acqua cusì dolce à ogni cosa, cusì nicissaria à a vita, mi davanu ancu u surrisu.

(...)

Emmanuelle Caminade

Née en 1950, je suis une lectrice critique à la sensibilité nourrie de nombreuses émotions littéraires et artistiques. Plus "laboureuse" que butineuse, j'aime formuler mon ressenti en m'appuyant sur le texte tout en sondant l'arrière-texte. Et depuis la création de l'Or des livres en septembre 2008, je veille à ce que mes articles soient (sans complaisance) au service des livres et non l'inverse.

Je suis par ailleurs rédactrice à La Cause Littéraire, magazine en ligne de forte audience, écris occasionnellement sur le Salon littéraire ou sur le forum Praxis Negra et partage quelques articles avec le blog de collectif-littérature.