Merci à Raphaël Lahlou pour son billet d'humeur sur RCF Corsica

L'été est là. C'est l'occasion, ayant échappé aux bruits prétendument harmonieux ou charmeurs de la relative fête de la musique, de faire chanter au bon air, sous un arbre, entre ombre et soleil dansant ensemble, les pages et les lignes fermes mais pas trop serrées d'un bon livre... Lequel ? Un roman voyageur, à franche et belle couverture. Son titre ? 'Minoru', qui vous offre à découvrir un samouraï de ce nom, sur un beau fond gris et sous une lune orangée du meilleur et plus sérieux effet. L'auteur de ce roman est un esprit fervent, Jean-Michel Neri. Sans le savoir forcément, ce défenseur ardent des arbres, taille aussi, et d'excellente manière, la langue française. Paul Morand, qui paraissait toujours sage ou grave avec son visage de bonze silencieux, mais qui n'ignorait pas les plus élégantes malices, rappelait dans quelques pages rapides, pressées mais exactes toujours, de son précieux 'Journal d'un attaché d'ambassade', l'existence de gondoles vénitiennes en France, en pleine Première Guerre Mondiale, des gondoles utilisées pour une fête diplomatique sur les bords de la Loire. Elles avaient sans doute été abandonnées ensuite, entre la berge et les eaux, finissant en de subtiles moisissures.

Jean-Michel Neri, lui, devait avoir quelque scrupule, finalement inutile, en s'interrogeant sur la possibilité, entre l'été de 1767 et celui qui approchait en 1769, de placer son héros japonais imprévu dans une situation étrange, celle qui le ferait voguer depuis son pays natal et brusquement quitté, depuis le château de Saga donc, un nom qui tient ses promesses, croyez-le, jusqu'à Gênes, pour séjourner longuement en Corse, et filer ensuite au large des Açores, en plein Atlantique !

Il y a dans ce roman vibrant et curieux, vraiment un beau souffle, une puissance souple. Le bonhomme Minoru cousine avec Roger Nimier et son souci passionné, sérieux et enjoué à la fois, du Japon ; il tient aussi claire et vive compagnie avec les héros désabusés, et même désamorcés, d'Antoine Blondin, ce poète majeur qui enchantait ses lecteurs avec ses singes montagnards, égarés et hivernaux.

En sortant de 'Minoru', de ce roman d'aventures-là, dont il serait idiot de déflorer l'intrigue, solide comme une bogue de châtaigne et fragile comme une fleur de merisier, vous aurez pu faire une promenade fascinante. Amitiés et vengeances, fidélité franche ou duretés diverses, voilà pour le cadre et le thème. Ce roman-là, est bâti en puissance et en élégance, avec un bel esprit baroque : il ressemble à un arbre et à une petite nef à bonne voilure.

Minoru est un personnage méticuleux et énergique à la fois. Son odyssée insulaire vous saisira. Faire passer sur nos côtes et dans nos montagnes un touriste japonais dans le temps et l'espace d'une poignée d' étés et sous quelques lunes rousses, orangées et orageuses entre 1767 et 1769, vivre avec lui la bataille de Ponte Novo, évoquée avec vigueur et sous de forts angles, plonger ce gaillard jaune et patient au milieu de nos clans, voilà tout un ensemble de touches, de mosaïques et d'audaces. Ces audaces-là sont malicieuses mais pertinentes, elles sont insolentes, fécondes, mais pas excessives à outrance.

Disons-le, à sa manière plus bouffonne, comme l'opéra savait l'être, avec sa fausse allure bougonne et sa vitalité précise d'élagueur patient et tenace, Jean-Michel Neri vient d'ouvrir une voie fraîche et vive comme une épée dans le roman historique et insulaire. Avec 'Minoru', publié chez Colonna Edition, vous découvrirez un Japonais plus aventureux que certains observateurs écossais, plus nombreux chez nous, certes, en ce temps-là. Soyez-en sûrs, Minoru vaut bien Boswell. Il est moins naïf et plus vif.

Il y a dans ce roman, en plus, quelque chose de merveilleux. Quelque chose qui l'apparente à un conte espagnol délié du Siècle d'or, avec en prime un sens de l'humour, de la tendresse et de la tragédie à l'italienne. Un Buzzati et un Italo Calvino insoupçonnés se nichent dans les pages corso-japonaises de Jean-Michel Neri. Le résultat de 'Minoru', c'est un petit monument baroque, aux colonnades façon Bernin. Quelques siècles avant Minoru et Ponte Novo, un diplomate japonais se rendait à Rome ; il séjourna plusieurs mois à l'improvisade dans le sud de la France. On conviendra donc que le scrupule probable, mais heureusement surmonté au final, de Jean-Michel Neri, et qui se demandait si son Japonais jeté chez nous était crédible, c'était une délicatesse.

Il était bon de la froisser, de la fouler, de la trancher en pleine lumière et d'un net coup d'épée...

Sans craindre le coup d'épée ou mieux exactement de sabre, lisez sans attendre, toute affaire cessante même, ce qui est le plus stimulant roman corse de la saison, le plus inattendu aussi, et qui souhaitons-le, tiendra beaucoup plus que quelques saisons, car il le mérite, c'est donc 'Minoru', de Jean-Michel Neri, dont vous pouvez aussi relire 'La Peau de l'Olivier', l'ensemble étant toujours publié chez Colonna Edition. Auditeurs et lecteurs, soyez un peu heureux, redécouvrez la Corse avec un samouraï dix-huitième : cela vous donnera un grand bonheur sous les arbres !

RL.